Au printemps 1917, les actes d'indiscipline, voire de mutinerie, se multiplient au sein de l'armée.

En mai, le 329° connaît quelques turbulences au moment des mutineries qui se déclenchent dans de nombreuses unités, et plusieurs soldats comparaissent devant le Conseil de Guerre, mais aucune condamnation à mort n'est prononcée à leur encontre.

C'est un acte de désobéissance réitérée, assorti d'un abandon de poste, survenu en juillet, qui vaudra à l'homme l'ayant commis d'être condamné à la peine de mort.

Les faits.

En juillet 1917, l'infanterie de la 158° DI, qui stationne dans l'Oise (le 329° est dans la région de Betz), reçoit l'ordre de se mettre en route le 7 pour gagner, par étapes successives, le secteur d'Ailles sur le Chemin des Dames.
Le 18, la division est informée d'avoir à enlever et occuper la tranchée de Camberg, et de réduire ainsi la poche située au sud de la cuvette d'Ailles occupée par l'ennemi.
Cette attaque aura lieu le 23, et sera exécutée, entre autres, par le 5° bataillon du 329° placé sous le commandement du Chef de Bataillon Laurrin.
Le dimanche 22, vers 22 heures, le sergent Nolin, de la 13° compagnie, définit aux hommes de sa section la mission qui leur incombe pour le lendemain, et fixe l'heure de départ à 3 heures du matin.
Il se tourne vers le soldat clairon Edouard J., chargé chaque jour de la corvée de soupe, et lui dit de ne pas venir avec eux, mais de les rejoindre vers 8 heures avec la soupe.
Le soldat J. ne parut pas de la journée, et les hommes n'eurent à manger que vers 21 heures, après qu'un autre homme ait été désigné pour effectuer la corvée.
Revenu à l'arrière la nuit suivante, Nolin trouve le soldat J. dans un abri; "ça marmitait trop" déclare J. pour expliquer sa défection.
Au sergent qui lui demande alors de se joindre à la section et de monter en ligne, J. oppose un net refus malgré les mises en garde du sous-officier, prétextant être malade. Il ne se présentera jamais à la visite médicale.
Pendant 2 jours il se cache dans une grotte, à 1200 m des premières lignes, puis il se rend à Paissy où il est vu à la coopérative.
Le 28, le soldat cycliste Auberger, agent de police dans le civil, est envoyé à Paissy pour ramener J. Celui-ci refuse de le suivre, déclarant qu'on pourrait faire de lui ce que l'on voudrait, qu'il préférait passer en conseil de guerre plutôt que de remonter en ligne.
Le soldat Breuillaud, envoyé à son tour pour tenter de ramener J., parvient à le décider à le suivre. Mais en passant près des cuisines, J. s'arrête et refuse d'aller plus loin :"être fusillé par un Français ou par un boche, ça revient au même".
J. ne rejoint sa compagnie que le 29 juillet, date à laquelle le régiment est relevé.
Du 23 au 29 juillet, 69 hommes ont été tués, 136 ont été blessés, et 45 sont portés disparus.

Qui est Edouard J.?

Edouard Victor J. est né le 23 décembre 1887 dans un petit village bourguignon près de Beaune (Côte d'Or).
Il a de nombreux frères et soeurs, son père ne travaille pas; il sera déclaré soutien de famille lors de son recensement à Auxonne (matricule 601, classe 1907).
Il effectue son service armé au 10° régiment d'infanterie d'Auxonne du 8 octobre 1908 au 25 septembre 1910. Il devient clairon le 26 septembre 1909.
A la mobilisation, il rejoint le 10° RI avant d'intégrer le 420° RI à la création de ce régiment le 15 août 1915.
Lorsque ce régiment est dissout le 28 août 1916, J. est affecté au 329° RI.
Avant d'être mobilisé, J. était domestique chez des cultivateurs, et sa conduite n'a jamais donné lieu à de quelconques reproches, même s'il est dépeint comme lunatique, fantasque, par son dernier employeur.
Edouard J. est célibataire et n'a fait l'objet d'aucune condamnation antérieure.

Le jugement.

Le conseil de guerre de la 158° DI se réunit le 13 septembre 1917.

Il est présidé par le Lieutenant-Colonel Drouin qui commande le centre d'instruction de la division.

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La défense de J. est assurée par le soldat Bourré de l'ambulance 15/14, commis d'office.

Le conseil doit se prononcer sur 5 points :

1/ le clairon Edouard J. est-il coupable d'avoir refusé d'obéir à un ordre relatif au service, le 22 juillet 1917 ?

2/ ce refus a-t-il eu lieu en présence de l'ennemi ?

3/ le clairon Edouard J. est-il coupable d'avoir refusé ensuite de suivre sa section qui remontait aux tranchées ?

4/ ce refus d'obéissance a-t-il eu lieu en présence de l'ennemi ?

5/ le clairon Edouard J. est-il coupable d'avoir abandonné son poste en refusant de suivre sa section, sachant qu'elle allait occuper les tranchées ?

Après avoir entendu tous les témoins cités (soldats Auberger; Barbier et Breuillaud; caporal Vauthier; sergent Nolin; lieutenant Legal), les juges, à l'unanimité, répondent qu'il est coupable aux questions 1, 3 et 5, et ,à la majorité de 4 voix contre 1, répondent oui aux questions 2 et 4.

En conséquence, le conseil de guerre condamne le clairon Edouard Victor J. à la peine de mort avec dégradation militaire, et aux frais envers l'état qui se montent à 24,80 francs.

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Les suites du jugement.

J. fait appel du jugement qui est confirmé le 18 septembre 1917 par le conseil de révision de la III° Armée.
Il dépose un recours en grâce.
Le 16 octobre 1917, Raymond Poincaré, Président de la République, décrète que la peine prononcée par le conseil de guerre de la 158° DI est commuée en 18 ans de travaux forcés.

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Le 10 août 1918, le jugement est suspendu et J., détenu à la maison centrale de Riom, est dirigé vers le 2° bataillon de marche d'infanterie légère d'Afrique (2° BMILA) qui est en opérations en Champagne, dans la région de Reims.
J. sera amnistié au titre de la loi du 3 janvier 1925.