Le contexte

C'est lors d'une conférence qui s'est tenue à Chantilly les 6 et 7 décembre 1915, qu'il fut décidé de lancer une grande offensive à l'été 1916.

Initialement prévue en Flandre, cette offensive menée conjointement par les Anglais et les Français, aura lieu en Picardie. L'attaque allemande sur Verdun va modifier l'objectif de cette offensive; en plus d'enfoncer les lignes ennemies en Picardie, il s'agira de soulager Verdun en usant l'adversaire sur un autre front.

somme_grandL'offensive, prévue le 29 juin, se déroulera sur un front nord-sud d'une quarantaine de kilomètres.

 Au nord du dispositif, les troupes anglaises sont chargées de couvrir un front d'environ 25 km jusqu'à Maricourt.

 Face à eux, la II° armée allemande, commandée par le général Von Bulow, occupe des positions fortement organisées et défendues (villages, bois, hauteurs).

 Au sud, de Maricourt à Chaulnes, sur un front de 15 km, la 6° armée, commandée par le général Fayolle, futur Maréchal de France, dispose de 3 corps d'armée, les 20°, 1° colonial et 35° auquel est rattaché le 329° RI.

 Là encore, l'ennemi est fortement installé. Face au 35° CA, plusieurs villages et zones boisées, plusieurs lignes de tranchées sont les objectifs à atteindre au 1° jour de l'attaque.

 

 Les mauvaises conditions météorologiques conduisent à un report de 48 heures de l'offensive, qui aura lieu le 1° juillet. L'heure H est fixée à 9h30.

 

 

 

 

 

 

 

L'effet de surprise escompté n'aura pas lieu.

Un document du 29 mai montre que les Allemands s'attendaient à une attaque de grande envergure, au nord de la Somme par les Anglais, au sud par les Français.

L'état major concentre des troupes dans toute cette région :

 

 

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"Faire d'urgence les travaux préparatoires sur ce front; reléguer au 2° plan l'instruction et le repos, sans toutefois surmener la troupe, pour la conserver absolument fraîche et en état de combattre, tel doit être le principe directeur" écrit Von Bulow.

Un certain nombre de consignes sont énoncées aux unités allemandes:

* ne disposer les mitrailleuses en 1° ligne que là où il existe un bon flanquement; en disposer de bonnes quantités en 2° et 3° lignes;

* préparer des cartes et des croquis pour des renforts éventuels;

* tenir prêts les masques contre les gaz;

* prévenir la troupe que Anglais et Français utilisent des nuages inoffensifs pour dissimuler leurs attaques;

* organiser des patrouilles pour faire des prisonniers afin de se procurer des nouvelles sûres sur l'ennemi;

* vérifier les dépôts de munitions, de vivres, d'outils, d'engins éclairants;

* s'approvisionner en eau;

* aménager des dépôts de matériel pour rétablir rapidement les obstacles et dégager les tranchées.

 

La 53° DI est en réserve et ne participera donc pas à l'attaque. Elle vient seulement de se retrouver au complet, après le retour du 329° RI, qui avait été envoyé dans la région de Beauvais (forêt de Malmifait, proche de Marseille-en-Beauvaisis), mis à la disposition du service forestier pour effectuer des coupes de bois et confectionner des rondins, depuis le 12 juin. Ce n'est que le 29 juin que les 2 bataillons du 329° réintègrent la 53° DI à Harbonnières. Dans La Biffe, Jacques Meyer dépeint les retrouvailles avec les compagnons d'armes :" nous retrouvons les tout proches, les plus chers, nos vrais frères de misère, les camarades de la brigade".

Le 30 juin, la division a été dotée de postes de T.S.F. permettant d'échanger des correspondances dans le sens brigade (poste émetteur) vers division (poste récepteur); la portée est de 6 km maximum. Des équipes spéciales pour la destruction des réseaux de fil de fer sont arrivées; la 88° compagnie d'aérostiers est mise à la disposition du 35° CA, un avion d'infanterie est rattaché à la 53° DI. Il devra fournir des renseignements à la division et au corps d'armée par TSF, et jettera des messages lestés au PC du CA indiquant la situation de la DI. Le PC de la DI se situera au carrefour des routes de Chuignes à Foucaucourt, à 900m au nord de l'église de Foucaucourt.

Comme prévu, l'attaque est déclenchée le samedi 1° juillet à 7h30 par les Anglais, puis à 9h30 sur l'ensemble du front. Très vite les troupes françaises vont atteindre, voire dépasser leurs objectifs. Il n'en sera malheureusement pas de même côté anglais, cette journée devenant la plus noire de l'armée anglaise qui enregistre 20 000 morts et 40 000 blessés. Les pertes allemandes sont également élevées; le 10° grenadiers a perdu les 2/3 de ses effectifs, le 11° grenadiers est détruit.

Cette progression se poursuit, et, le 3 juillet à 17h00, la 53° DI reçoit l'ordre de relever la 61° DI, avec comme mission d'enlever Estrées.

Le 329° régiment d'infanterie entre dans la bataille. A partir de 21h30, il relève 2 bataillons au sud-est de Fay, où le lieutenant-colonel établit son PC dans l'une des dernières maisons du village. La relève  se terminera à 5h00 du matin, pour le  6° bataillon, et pas avant 8h00 pour le 5° bataillon, le secteur étant encombré par les unités relevées et par les convois de ravitaillement, mais aussi pris sous le feu de mitrailleuses ennemies installées à Estrées et dans la tranchée Schleswig. Le lieutenant-colonel Puntous signale que la tranchée de 1° ligne ennemie "n'est qu'une ligne d'abris individuels de tirailleurs". L'ennemi occupe une maison isolée à 500m au sud d'Estrées, "de la fumée sort de la cheminée".

A l'issue de son compte-rendu de relève, le commandant du 329° informe le colonel Masson, qui commande la 106° brigade, que la tranchée dans laquelle se trouve le 329° est située à 800m des tranchées d'Estrées occupées par les Allemands. "Il faut que nous attaquions par l'est, pour éviter d'être pris de flanc par la mitrailleuse placée dans les environs du moulin d'Estrées, qu'il faut faire tomber".

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Tranchées face à Estrées.

Ce 3 juillet, Von Bulow s'adresse à ses troupes :" de la victoire de la II° Armée sur la Somme dépend la décision de la guerre. La bataille doit être gagnée par nous malgré la supériorité momentanée de l'ennemi en artillerie et en infanterie...il importe pour le moment de garder à tout prix nos positions...J'interdis les évacuations volontaires des positions...l'ennemi devra se frayer un chemin sur des cadavres".

Mardi 4 juillet 1916

L'hebdomadaire "L'Illustration" (n° 3827 du 8 juillet 19136) écrit :"les orages et le temps pluvieux qui a suivi n'ont pas arrêté nos progrès".

L'ordre d'engagement du général commandant la 53° DI commence par ces mots :"l'ennemi a été surpris par notre attaque des derniers jours; il a peur et ne demande qu'une bonne raison pour se rendre. Nous allons l'attaquer au plus vite, afin de la lui fournir". Un peu plus loin on peut lire :"nous devons aller à l'attaque en toute confiance. Nous avons une telle supériorité d'artillerie et nous pouvons concentrer sur Estrées d'abord, sur Deniécourt ensuite une artillerie si puissante, que notre infanterie n'aura qu'à venir occuper des ruines".

La 106° brigade (224°; 228° et 329° RI) reçoit mission d'entrer dans Estrées par l'est.

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 Les objectifs du 329° sont le bois Redel, la Boucle,  le moulin au nord d'Estrées, la lisière nord-ouest du village en liaison étroite avec le 228° RI.

L'attaque est prévue pour 17h00.

A 9h00, le lieutenant-colonel Puntous avance son PC au sud-est de Fay, à la corne nord-est du bois du Satyre.

A 10h00, une patrouille rapporte qu'Estrées est occupé par l'ennemi, et est défendu par de nombreuses mitrailleuses, regroupées au moulin , où se trouve également une batterie d'artillerie. Cette information est vérifiée par l'interrogatoire d'un prisonnier du 2° grenadiers de la Garde, qui déclare qu'Estrées est occupé par un bataillon, et par une reconnaissance aérienne.

Le lieutenant-colonel Puntous demande que ce secteur soit pilonné par notre artillerie avant l'attaque, et à 16h40, un important bombardement d'artillerie lourde est effectué.

Si l'attaque générale a bien commencé à 17h00, le 329° n'a pu déboucher qu'à 17h30, au moment où le 228°, avec lequel il devait coordonner son offensive, s'élance. Les hommes franchissent plusieurs centaines de mètres sous un déluge d'artillerie et sous des averses incessantes; le lieutenant-colonel Puntous est au milieu de ses hommes. Arrivées au nord-ouest d'Estrées, les vagues d'assaut sont prises pour cibles par des mitrailleuses ennemies, la progression se ralentit. Le commandant du 329° installe son PC dans un trou de marmite à une centaine de mètres de la lisière d 'Estrées.

A 17h40, le moulin est pris, et la lisière ouest d'Estrées est atteinte quelques minutes plus tard. Fay est bombardé, et un important îlot de résistence fait face à nos troupes. 

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Un peu après 18h00, alors qu'il continue à diriger ses hommes vers les 1° lignes ennemies, le lieutenant-colonel Puntous est frappé par une balle; il succombera quelque temps après (voir la mort de Barca).

Le commandant de la 106° brigade n'est pas informé immédiatement de la mise hors de combat du lieutenant-colonel commandant ler 329°. A 18h35, il envoie un coureur porteur de ce message :"je n'ai pas de nouvelles de vous...vous avez demandé des renforts à Fay. Je prescris au 224° d'y envoyer 2 Cies; mais dites-moi où vous êtes. Un colonel est signalé comme ayant son PC à Estrées. Est-ce vous ? Si oui, le général vous propose pour officier de la Légion d'Honneur".

 

L'élan du 329°, un moment stoppé devant des réseaux de fils de fer, reprend, et, à 18h15, le 5° bataillon (capitaine Hubert qui a remplacé le chef de bataillon Laurrin blessé) occupe Estrées. Le régiment a fait 150 prisonniers et pris 3 mitrailleuses. A son tour, le 6° bataillon (chef de bataillon Hochard) entre dans Estrées après de durs combats; l'Illustration encore :"Estrées, abordé maison par maison, fut presque entièrement conquis". A 18h55, dès qu'il apprend la grave blessure dont a été atteint le lieutenant-colonel Puntous, le colonel Masson, qui commande la 106° brigade, donne l'ordre au lieutenant-colonel Bigeard, commandant du 224° RI, de se rendre immédiatement au PC du commandant du 329° et de prendre le commandement de cette partie du front.

La liaison entre le 228° et le 329° n'ayant pas pu être réalisée, les Allemands réussissent à s'infiltrer jusqu'au moulin, et à 21h00, ils lancent une violente contre attaque qui oblige le 329° à un repli rapide. Une partie d'Estrées est à reprendre...

Les pertes sont importantes. En plus du lieutenant-colonel Puntous, 3 officiers ont été tués, (l'abbé Champin, sous-lieutenant à la 21° Cie; le capitaine Goude et le sous-lieutenant Fresnay), 6 ont été blessés, 2 sont portés disparus. Au total, le régiment dénombre 89 tués et des dizaines de blessés et disparus.

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Plaque en mémoire d'Ernest Champin à l'église de Fay

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Le commandant Albert, du 236° RI, est promu lieutenant-colonel, et vient prendre le commandement du 329° où il arrive à 2h00 du matin le 5 juillet, et installe son PC au bois du Satyre.

Mercredi 5 juillet 1916

Le temps est toujours mauvais, il est impossible à l'aviation de survoler Estrées et de reconnaître la situation. Une amélioration est prévue pour la nuit suivante.

Le JMO du régiment décrit la position des différentes unités : les 3 compagnies du 5° bataillon et la CM2, ainsi qu'une compagnie du génie, occupent la partie ouest d'Estrées, ainsi que l'extrémité ouest de la tranchée Schleswig. Le 6° bataillon est au bois Foster. Le 228° est un peu plus à l'est, au bois Bulow; le capitaine adjudant-major Dandine, du 329°, a constaté un vide entre les 2 régiments. Le général commandant la 53° DI donne l'ordre à la 106° brigade de combler ce vide (2 compagnies du 224° sont envoyées s'établir entre le 329° et le 228°) et à la 105° (1 bataillon du 319° RI) de venir soutenir le bataillon Hubert dans Estrées. "Il est indispensable que le bataillon qui occupe Estrées (bataillon Hubert) y reste coûte que coûte, et n'ai pas à s'occuper ni de son flanc droit, ni de ses arrières" ajoute-t-il.

Moulin_de_FayLes Allemands tiennent le moulin d'Estrées et les tranchées qui le défendent devant le 329°.

A 3h55, le colonel Masson (106° brigade) envoie un agent de liaison auprès du lieutenant-colonel Albert. Il est porteur d'un message en ces termes :"Attaquez le moulin".

A 8h00, le nouveau commandant du 329° RI donne l'ordre au commandant Hochard d'attaquer la tranchée Schleswig située à l'est et au nord d'Estrées. Le commandant du 6° bataillon répond que cette tranchée est fortement occupée; le lieutenant-colonel demande de faire battre cette tranchée et le moulin, et invite Hochard à faire avancer son bataillon afin d'exploiter immédiatement le résultat de ce bombardement.

Les troupes s'élancent à 14h30, s'emparent des mitrailleuses ennemies placées au moulin grâce à l'action du sous-lieutenant Sauvaget et de ses grenadiers de la 23° Cie, qui pénètrent dans le moulin, s'emparent des mitrailleuses, de leur personnel et d'un important dépôt de munitions, tuent à la baïonnette les servants d'une pièce encore en action, pendant qu'une autre section de la 23° Cie, sous les ordres du sous-lieutenant Jacques Meyer, prend 2 mitrailleuses. Il est 17h30, le 6° bataillon peut entrer dans Estrées, suivi par des éléments du 228°.

A 16h15, un message TSF annonce "Moulin pris".

L'auteur de La Biffe nous fait un récit très vivant de ces moments "le moulin, le fameux moulin, dresse en face de moi, tout près, sa ruine rose et croulante...; il n'y a plus à réfléchir, tout le monde dehors et allons-y ! Je n'ai pas le temps de me demander pourquoi ils ne nous tirent pas dessus; ma section part en courant, baïonnette haute, et, au même instant, des bras se lèvent au-dessus de la tranchée, puis des têtes rondes au calot à bordure rouge. Nous sautons dedans et, déjà, de peur de la grenade incendiaire, les "kamerads" se pressent en grappes à l'entrée des abris et se bousculeraient presque pour se rendre....Maintenant, tout le village s'offre à nous d'un seul coup d'oeil : c'est un Pompéi où les briques, les ardoises, les tuiles et les fragments de poutres remplacent la lave et les scories".

Le régiment organise les positions conquises. Une tranchée est établie à la lisière du village d'Estrées, des barricades sont dressées sur la grande route, face à l'est, destinées à prévenir toute tentative de contre-attaque de ce côté.

Jacques Meyer toujours :"à l'horizon, des silhouettes verdâtres fuient entre les peupliers de la grand'route...Sauvaget (lieutenant à la 23° Cie, qui mourra quelques jours plus tard de blessures reçues le 1° août) entreprend le nettoyage du village. Il est en manches de chemise, son révolver dans sa poche; son fidèle ordonnance le suit, portant sur l'épaule, tel un inoffensif sac de patates, un sac de grenades. Nouveau discobole, le geste large du grenadier arrondit sans trève son bras court et musclé; il lance ses grenades sur les toits, dans les portes, par les fenêtres des maisons encore debout, tandis que l'ordonnance, sans même s'arrêter ou se retourner, les tire de son sac et les sème par les soupiraux des caves d'un geste machinal et indifférent, qui, dans ces circonstances, touche simplement au sublime".

A 18h15, le général Lebouc (53° DI) informe le général Jacquot (35° CA) qu'un avion a repéré le 329° à la lisière sud d'Estrées; "le village est entre nos mains" conclut-il.

Vers 19h00, une violente contre-attaque débouche de Deniècourt. Les Allemands, nombreux, crient, chantent, mais sont bientôt pris sous le feu de nos mitrailleuses; ils tombent en grappes, fauchés, les survivants fuient vers leur tranchée de départ.

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Des centaines de prisonniers ont été faits par les unités de la division, appartenant aux 2° régiment de la Garde, 11° bataillon de chasseurs, aux 94° et 176° d'infanterie. L'un d'eux déclare que le sud-est d'Estrées est occupé par 2 bataillons de chasseurs.

 

 

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Unités allemandes présentes

 

Le 329° dénombre une centaine d'hommes hors de combat, dont 20 morts. Le lieutenant Dumesnil, qui commande la 18° compagnie est gravement blessé. Le médecin chef de l'ambulance 1/53, située à Harbonnières, décrit la blessure (plaie pénétrante de la région thoracique; poumon gauche traversé de part en part) et demande une récompense pour cet officier.

Jacques Meyer est également blessé, et évacué vers l'ambulance 13/16 à Moreuil, tout comme le sous-lieutenant Thomas, évacué vers l'ambulace 9/1 à Wiencourt-L'Equipée où il décèdera 2 jours plus tard.

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Estrées est placé sous le commandement du lieutenant-colonel Albert.

 

 

 

La ville n'a pas oublié le sacrifice des poilus du 329°, et leur rend hommage.

 

 

 

 

 

Jeudi 6 juillet

La 53° division a reçu l'ordre de ne prononcer aucune action offensive, et d'organiser fortement les positions conquises. "La division ne doit pas reculer d'un pouce, les patrouilles ne devront pas s'avancer de plus de 150 à 200m du front afin de pouvoir stopper toute contre-attaque par des tirs de barrage. Je suis très fier de ce que la division a fait durant ces deux derniers jours" déclare le général Lebouc qui la commande.

Le 329° sera relevé au soir par le 224°, et passera réserve de la 106° brigade. Une tentative de s'emparer de la partie sud-est d'Estrées, toujours aux mains de l'ennemi, échoue, en grande partie du fait d'un brouillard opaque qui empêche tout réglage de l'artillerie.

4 compagnies du 207° d'infanterie allemand sont aperçues au sud d'Estrées, se dissimulant derrière des buissons. Le matin, ce régiment a eu 2 compagnies anéanties dans un boyau par un tir d'enfilade de 75. Un prisonnier déclare que les 206° et 207° régiments d'infanterie sont arrivés la veille. Les pertes allemandes sont annoncées très importantes par l'état major de la 53° division.

Le 329° compte encore 37 hommes hors de combat (14 morts et disparus, 23 blessés).

Ce même jour, un document allemand récupéré par l'état major du corps d'armée, indique que les 206°, 207° et 208° régiments d'infanterie prendront part à l'avance sur Estrées. "La décision de la guerre dépend de la bataille de la Somme . Il faut que chacun d'entre nous, à sa place, se montre fort et tienne".

Vendredi 7 juillet

A 1h10, un prisonnier allemand, fait par la 21° Cie, appartient à l'IR 208, arrivé la veille au soir dans le secteur.

Dans la matinée, suite à une observation faite par l'aviation, le général commandant la 53° DI donne l'ordre au colonel commandant la 106° brigade, de faire reculer le 329° RI, "il y a trop de monde en 1° ligne !"

A 15h30, le lieutenant-colonel Albert installe son PC dans la grande ferme au nord d'Estrées, le 5° bataillon (Hubert), réduit à 240 fusils, occupe le secteur du moulin, le 6° bataillon (Hochard), réduit à 300 fusils, s'installe dans les tranchées du bois Foster.

Le bilan de cette journée "calme", est néanmoins de 6 tués et 18 blessés.

Samedi 8 juillet, dimanche 9 juillet

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Au soir du 8 juillet, le commandant du 329° transmet un croquis sur le stationnement du 329°, et indique que "la relève du 6° bataillon n'a pu être achevée entièrement avant le jour. 2 compagnies seulement sont à leurs emplacements définitifs. Les compagnies signalées en A et B y resteront pendant la journée en raison du bombardement, et se reporteront la nuit en A' et B'".

Le JMO de la 53° DI signale la situation préoccupante du 329° dont les 2 bataillons sont "très réduits et très fatigués".

Le général commandant la 53° DI énumère les unités qui lui font actuellement face : 2 régiments à pied de la Garde, les 38°, 94°, 176°, 205°, 206°, 207° et 208° régiments d'infanterie, ainsi que le 11° bataillon de chasseurs.

Les 2 journées sont consacrées à l'organisation des emplacements de combats et des cheminements pour venir en aide, si besoin, au 224° RI.

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C'est en organisant ces emplacements que le capitaine adjudant-major, commandant le 6° bataillon, Anselme Dandine est grièvement blessé.

Transporté à l'hôpital d'évacuation de Wiencourt-l'Equipée, il y décèdera le 10 juillet.

Il est inhumé au cimetière militaire de Wiencourt, en présence de l'état-major de son ancienne unité, le 417° RI, et de la compagnie qu'il avait commandée.

 

Le médecin divisionnaire s'inquiète de l'état de la route entre Fontaine-les-Cappy et Fay "qui ne permet plus la circulation des voitures automobiles transportant les blessés depuis Fay; les 500 derniers mètres sont détruits".

 Lundi 10 juillet

 

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La division rend compte au corps d'armée qu'Estrées a été bombardé toute la journée par des obus de tous calibres, que des paquets d'Allemands ont tenté d'entrer dans le village par la lisière sud en attaquant à la grenade. Ils ont été à chaque fois repoussés.

A 9h00, le commandant du 224° signale que depuis 7h00 il est attaqué, notamment par des lance-flammes, et qu'il manque de grenades. Toute la journée, sous un violent bombardement, et alors qu'un incendie s'est déclaré dans un dépôt de munitions proche de ses lignes, heureusement sans faire de victimes, le 329° assure le réapprovisionnement du 224° qui parvient à se maintenir sur ses positions.

Le commandant de la division transmet les remerciements du Général Fayolle, commandant de la 6° Armée, à la 106° brigade "qui a accompli brillamment la tâche qui lui était confiée".

 Mardi 11 juillet

Le général commandant la 53° division donne l'ordre à la 106° brigade de s'emparer de lîlot de résistance situé au sud-est d'Estrées. C'est le 228° RI, appuyé par le 7° tirailleurs, qui est chargé de cette attaque qui est déclenchée à 14h00 après une préparation d'artillerie

Les mitrailleuses allemandes et des tirs de barrage entrent aussitôt en action, et font reculer les assaillants. Deux autres tentatives, à 17h30 puis à 22h00, précédées d'une préparation d'artillerie mal réglée, connaîtront le même échec.

Le 329° est toujours en réserve, mais subit un violent bombardement dans tous les secteurs où il se trouve.

Ce même jour, arrive une note du Général Fayolle dans laquelle il fustige l'artillerie de la 6° Armée dont le tir est "aussi mauvais que possible...il est irrégulier, il est partout sauf sur les objectifs. Ces tirs lamentables proviennent de l'insuffisance de l'observation. Mieux vaut ne pas tirer que de gaspiller ainsi des munitions précieuses en donnant à l'infanterie l'apparence d'une sécurité trompeuse. Toute malfaçon dans l'emploi de l'artillerie se paye par des insuccès et des pertes aussi cruelles qu'inutiles" !

Mercredi 12 juillet

Le village d'Estrées est violemment bombardé depuis 2h00 du matin; les troupes qui occupent le village sont assez durement éprouvées.

Le commandant de la 53° division prescrit la relève du 224° par le 329° dans Estrées.

Le lieutenant-colonel Albert, sans refuser d'effectuer cette relève, souligne un possible affaiblissement de la ligne de défense, du fait d'une forte diminution de ses effectifs "650 fusils à peine en comptant les hommes de soupe et les malades...fatigue extrême des hommes qui ont travaillé les jours et les nuits précédents à la construction de nouveaux boyaux et au ravitaillement incessant en munitions du régiment et du 224°".

Le commandement passe outre, et la relève est effectuée sans incident.

Le général commandant la division donne son accord pour qu'une opération soit menée sur le boyau d'Estrées le lendemain. Une compagnie du 329°, ainsi qu'une compagnie de mitrailleuses, participeront à cette mission aux côtés du 319° RI. L'heure H est fixée à 21h00, et l'objectif assigné aux éléments du 329° est l'enlèvement de la tranchée d'Estrées par la tranchée de Lübeck. Les hommes porteront chacun 3 grenades et 2 sacs à terre, les sections de soutien, des barbelés. En arrivant sur les positions conquises, il conviendra de les organiser en dressant des barricades et des barbelés. La préparation d'artillerie sera progressive, et débutera dès le matin.

Jeudi 13 juillet

Entre 13h00 et 15h00, le PC du lieutenant-colonel Albert est fortement bombardé par l'artillerie lourde ennemie. 5 hommes sont ensevelis lors de l'écroulement partiel, et une partie des papiers a disparu; le PC est alors transporté 100m plus au nord. Le capitaine Hubert, qui assiste à une conférence, avec le lieutenant-colonel, pour préparer l'opération du soir, est fortement commotionné. Plusieurs centaines d'obus de 210 sont tombés à proximité du PC, et le chef de corps pense que le pigeonnier d'une maison restée intacte est utilisé pour le réglage de l'artillerie ennemie.

A 19h15, le général Lebouc (53° DI) fait parvenir un message au colonel Masson (106° BI) :"les tirs d'artillerie cesseront à 21h00; la parole sera à l'infanterie à partir de ce moment".

Vers 21h00, la 18° compagnie participe, avec 3 compagnies du 319°, à une attaque sur le boyau d'Estrées, au sud-ouest du village. Bien que précédée par une importante préparation d'artillerie, cette attaque est rapidement stoppée par un feu nourri de grenades et d'obus ennemis. Les hommes sont obligés de se terrer dans des trous d'obus. La tranchée d'Estrées est fortement occupée. Nos hommes diront qu'ils voyaient les Allemands au coude à coude dans la tranchée !

A 21h30, le capitaine Hubert avise son chef de corps que la progression est lente, la résistance acharnée, que la consommation de grenades est énorme; le lieutenant-colonel demande au dépôt de Fay d'envoyer d'urgence des grenades aux combattants.

A 21h35, depuis la tranchée de Lübeck, le lieutenant Malapert signale qu'une mitrailleuse les prend en enfilade et fauche ses hommes. Il décide de construire un barrage et d'attendre les éléments du 319° qui doivent le rejoindre. Le commandant du 329° demande l'emplacement de cette mitrailleuse pour la faire battre.

A 21h40, le lieutenant-colonel Albert annonce que les lignes téléphoniques sont coupées, et qu'il n'a plus aucune nouvelle de l'opération. Dans le même temps, le capitaine Hubert informe son chef de corps que des grenadiers de son bataillon ont constaté la présence de sapes sous la route.

A 22h05, le lieutenant Malapert envoie un message disant que la situation est toujours la même, qu'il est impossible de progresser, que ses hommes sont exténués. Il dresse une barricade.

A 1h00 du matin, le capitaine Hubert avise son commandant d'unité que ses hommes sont incapables de fournir un nouvel effort, ni même de tenir en ligne; il demande un endroit dans Estrées où ils pourront se reposer "à l'abri des marmites" !

A 1h10, le 319° est revenu à son point de départ dans la tranchée de Schlewsig; le lieutenant Malapert demande alors s'il doit rester dans la situation qui est la sienne, "en pointe dans Lübeck" !

Vers 2h00 du matin le vendredi 14 juillet, la 18° compagnie, qui ne compte plus que 56 hommes en état de combattre, demande du renfort; la 23° Cie du 319° vient lui prêter main forte.

Les pertes de la journée sont de 11 tués et disparus, 31 blessés.

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 Parmi eux, le médecin major de 2° classe (capitaine) Henri Drouard qui, transporté à l'ambulance 13/16 à Moreuil, y décèdera le surlendemain.

 

 

Vendredi 14 juillet

Journée relativement calme sur tout le front de la 106° brigade.

A 8h00, le capitaine Meunier, commandant la 20° Cie, signale que les Allemands ont l'intention de prolonger la tranchée d'Estrées; des engins de travaux ont été aperçus.

3 régiments de la 11° division d'active sont identifiés entre Soyécourt et Estrées. L'interrogatoire des prisonniers fait état d'un affolement du commandement allemand sur cette partie du front (pertes considérables; désorganisation complète). Dans le secteur Deniécourt / Soyécourt, les batteries allemandes se sont tues; elles semblent avoir été déplacées vers l'arrière.

Le régiment dénombre néanmoins 3 tués, 2 disparus et 11 blessés lors de tirs d'artillerie ennemie. Les hommes sont exténués, "ils dorment à leur poste".

A 18h40, le colonel Masson demande un rapport sur l'opération de la veille.

Le soir, la brigade, relevée par la 121°, vient en réserve de corps d'armée. Le régiment cantonne à Harbonnières.

Dimanche 16 juillet

Ordre du 16 juillet 1916 du général Von Bulow à la II° Armée :

"Sa majesté l'Empereur et Roi a bien voulu exprimer sa haute satisfaction pour la résistance héroïque opposée par la II° Armée à l'ennemi de beaucoup supérieur en nombre. Sa majesté est pleinement convaincue que les troupes continueront à tenir, et maîtriseront les assauts ennemis par un élan irrésistible dans les attaques, et par la ténacité immuable dans la défense".

Lundi 17 au lundi 31 juillet

A compter du 17 juillet, les bataillons passent de 4 à 3 compagnies et une compagnie de mitrailleuses.

Le régiment, toujours en réserve, effectue quelques déplacements et travaux, et fournit les agents de liaison entre les différents PC (divisions; brigades). Il reçoit quelques hommes en renfort.

Le 18, les capitaines Abadie et Hubert, le médecin aide-major Riser et le sous-lieutenant Sauvaget sont faits chevaliers de la Légion d'Honneur par le colonel commandant la brigade. Le même jour, le cantonnement du 329° à Harbonnières est fortement bombardé; 20 hommes, appartenant pour la plupart au 6° bataillon, sont blessés.

Le 21, la brigade est informée d'avoir à relever la 121° brigade. Le 329° restera en réserve de division et de brigade dans le secteur Lützow/Foster. Des attaques sont projetées sur Deniécourt et Soyécourt.

Le 22, un bulletin de renseignements, destiné aux états majors et chefs de corps allemands, signale que dans le secteur Estrées / Soyécourt, le 1° bataillon du 38° RI a laissé 362 prisonniers dont 35 sous-officiers et 2 officiers, le 176° RI est complètement décimé (613 prisonniers dont 9 officiers); "ce régiment peut-être considéré comme détruit".

Le 23, un autre bulletin annonce que depuis le 25 juin, 18 avions allemands ont été abattus.

Mardi 1° août

L'ensemble de la 53° division doit participer à une attaque sur le secteur d'Estrées; la CM6 et 2 compagnies du 329° sont requises, qui resteront d'abord en réserve.

L'attaque, lancée à 16h00, est stoppée quelque temps après pour permettre à notre artillerie lourde de bombarder une importante concentration ennemie. Elle reprend à 19h00, renforcée par la CM6 et les 2 compagnies du 329° (22° et 23°) qui étaient tenues en réserve et qui sont mises à la disposition du 224° RI.

Très vite, les hommes de la 23° compagnie se heurtent à un très vif feu d'infanterie et de mitrailleuses, et subit de fortes pertes. Le sous-lieutenant Sauvaget, héros de la prise du moulin d'Estrées le 5 juillet, fait chevalier de la Légion d'Honnuer le 18 juillet, est grièvement blessé, et décèdera le lendemain à l'hôpital d'évacuation de Wiencourt où il avait été transporté.

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Son corps repose dans la nécropole nationale de Marcelcave.

La 22° compagnie est également violemment bombardée, ainsi que la CM6.

La 106° brigade compte 200 hommes hors de combat, dont 20 tués.

Mercredi 2 août

Dans l'après-midi, le brouillard envahit le secteur. Vers 17h00, les Allemands en profitent pour lancer une contre attaque. Ils sont repoussés et subissent de lourdes pertes.

Le colonel Masson, commandant la 106° brigade, adresse une note au général commandant la 53° division, pour l'alerter sur l'état sanitaire du 329°, qui a subi de très lourdes pertes, dont les hommes sont exténués, n'ayant pris aucun repos depuis 1 mois, et dont beaucoup sont atteints de diarrhées qui les affaiblissent.

Jeudi 3 août

La 106° brigade est relevée par la 121° brigade. Le 329° vient bivouaquer près de Wiencourt.

Le 15 août, la 106° brigade va quitter la 53° DI, qui passe à la III° Armée, pour la 158°.

Le régiment s'éloigne progressivement du front, et, le 27 août, le général Fayolle, commandant la VI° Armée, cite le 329° régiment d'infanterie à l'ordre de l'Armée :"sous l'impulsion d'un Chef, véritable chevalier sans peur et sans reproche, le lieutenant-colonel Puntous, le 329°régiment a enlevé d'un seul élan, le 4 juillet 1916, un village fortement occupé. Son chef ayant été tué, et les 2 chefs de bataillon blessés, le 329°, soumis à une sérieuse contre-attaque, a dû évacuer une partie de la position dans la nuit, mais a repris énergiquement l'offensive le 5 juillet au matin et a rejeté l'ennemi, à la baïonnette, hors du village, s'emparant d'une batterie de 3 pièces de 105".

L'ordre général 6F du 26 août 1916 prévoit que "le Général Commandant en Chef décide que le 329° Régiment d'Infanterie, qui a été cité deux fois à l'ordre de l'Armée pour sa brillante conduite devant l'ennemi, aura droit au port de la Fourragère" signé J. Joffre.

Le journal de prisonniers de guerre internés à Quedlinburg, Le Tuyau, rapporte cette récompense dans son numéro 5 (2°année) du 12 octobre 1916.

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Camp de Quedlinburg

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extrait du Tuyau

 

Le 329°, transporté en automobile, arrive à Bonneuil-en-Valois (Oise) et reçoit le renfort d'un bataillon, provenant du 420° RI qui vient d'être dissout. René Rucheton, mon grand oncle, arrive dans ce glorieux régiment.

Le 29 août, le lieutenant-colonel présente le drapeau aux nouveaux arrivés.

Le régiment a eu 165 hommes tués, des centaines de blessés et de malades, pendant ces quelques semaines de participation à cette bataille de la Somme.

                                   

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     Les témoignages de la présence du 329°, du sacrifice de ses hommes, sont présents, tant à Estrées qu'à Bray-sur-Somme.

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extrait du journal de Rouen du 05/05/1927

De leur côté, les anciens du 329° perpétuent le souvenir de leurs camarades en organisant des pélerinages vers les différents endroits où s'illustra le régiment.

 

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Et est-ce le hasard seul, qui décida du numéro de la route départementale qui traverse Bray ?

Merci à Bruno Etévé, maire de Faÿ (Somme) pour les renseignements et documents fournis, et à Stéphan Agosto (spécialiste du 74° RI) pour l'extrait du journal de Rouen.